Comme un hiver.

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C’est comme un long hiver.
C’est aussi doux que l’eau qui passe. Ca va lentement. Millimètre par millimètre.
T’es pas malade du jour au lendemain. T’es malade un peu plus tous les jours. Une activité meurt puis une autre puis une autre. T’as mal à l’aine. Puis à l’ovaire. Puis de l’ovaire à la vessie. Puis de la vessie au ventre. Puis le matin. Puis toute la journée. Puis du ventre au foie. Puis partout. Tout le temps.
Et un matin tu te lèves et tu ne peux plus faire grand chose. Tu délègues et tu perds pied. Tu penses gérer et en réalité on gère pour toi. Tu ne peux que regarder, de loin.
Tu cries en silence qu’on te rende ta vie d’hyperactive. Mais la maladie s’en fout que tu t’égosilles toute seule. T’es derrière une vitre. Les autres vivent pour toi.

Tu renonces à porter dans tes bras ton enfant. Mais lui veut être porté le matin. Il veut s’emplir de chaleur avant d’aller à l’école. Alors ta mère le porte. Un jour. Puis tous les jours. Jusqu’à ce que ton enfant ne t’appelle plus le matin. Alors tu ne te lèves plus. Il trouve la chaleur ailleurs, et c’est déjà pas mal. Il a de la chance. Et tout le monde te dit que toi aussi. « C’est une chance de ne pas se lever le matin ». Tu pries pour qu’il ne t’appelle pas. Refuser de venir le lever te tue. Alors autant que ça n’ait pas lieu.

Les courses sont faites rapidement au supermarché. Le zéro déchet est mort.
Les jouets sont choisis rapidement au supermarché. La rotation est morte.
Le ménage est fait quand on peut. Le vinaigre et les HE sont morts.
Les enfants tirent sur ces cordes qu’ils ne comprennent pas et qui te dirigent toi, comme une marionnette. Et Reggio est mort aussi.

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Tu couds. Pour passer le temps. Pour te convaincre que tu sais encore faire quelque chose. Que tu participes à la vie de la maison. Pour atteindre le flow. Au son de la machine, tu oublies quelques temps la douleur. Pas besoin d’avoir des ovaires flambants neufs pour coudre. Ton corps tout entier est réduit à des petits doigts qui dansent autour d’un pied métallique. Le fil grignote le tissu comme ta maladie grignote tes entrailles. Mais le sweat prend forme. T’aimes bien faire des sweats. C’est moelleux et chaud. Ca fait du bien. Ca ne sert pas à rien.

18485507_10154339761586401_523756342547965586_nTu fais des anniversaires. Des gâteaux trop sucrés. Mais bon ça rassure. Comme un rituel qui marque les choses. Vous voulez du Wall-e. Après tout c’est votre activité principale alors pourquoi pas. On tente de parler un peu d’écologie. Histoire de. Ca évite de parler du reste. Vos yeux brillent. Et c’est déjà pas mal.

Tu les regardes grandir, du haut de ta fenêtre. Tu les vois partir à l’école sans toi. Au parc sans toi. Au magasin sans toi. Faire du vélo sans toi. Qui peut connaître la peine que ça te fait ? « t’as de la chance de pouvoir rester chez toi ». Tu refermes la fenêtre. Demain, peut être. Si t’as moins mal. Si t’es moins fatiguée. S’ils sont plus calmes. S’il ne pleut pas. Ou après demain… Une photo de mauvaise qualité, un moment volé. Tu garde en souvenir les souvenirs que tu n’a pas vécus.

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Des fois Papoune te motive. Allez une activité en famille. Allez relève toi. Alors tu les regardes évoluer. Ils sont devenus si grands en quelques mois. Ils s’envolent. Et t’es pas là.
Tu te souviens quand ils pleuraient, à tue tête, en stéréo quand t’allais aux toilettes ? Que tu te disais, vivement qu’ils fassent des légos ! Pendant 3 longues années t’as tout fait. Et à quel prix. Parce que oui la bienveillance a un prix. Une usure indicible et fine. Comme marcher à contre courant dans les petites eaux de la plage. Quelques mètres c’est marrant. Mais seule pendant des années, ça l’est tellement moins. Est ce cette usure que tu paies aujourd’hui ? « t’as de la chance ils sont grands maintenant, tu peux te reposer ».

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« Tu devrais voir un psy nan ? »
Nan. Je ne devrais pas voir un psy. Je veux juste qu’on me rende ma vie. Celle que j’ai choisie, celle que j’ai construite. Celle qui façonnée à mon image ne convient plus, puisque mon image a changé. En quelques mois la jeune femme dynamique est devenue grosse (merci les médocs, c’était cool, je vous quitte) et faible. Physiquement faible.
Alors tu pars. Pour la première fois depuis des années, un peu sur un coup de tête, tu te dis que c’est bon. T’en as marre. Tu veux renaître. Tu veux du soleil, du printemps dans ta tête. Tu veux que ton corps souffre, de courbatures et d’ampoules. Tu veux le pousser à bout. Tu veux le punir de tout ce qu’il te fait subir tous les jours. Tu veux qu’il te déteste. Alors t’emmènes ton mari au lac de Garde, et à Piacenza, et à Florence.
Le premier jour tu souffres un martyr indescriptible. Tu souffles comme un cheval qui tire trop lourd. Tu baignes dans la sueur. Franchement, tu espérais vraiment faire tout ça en 5 jours ??? « tu as de la chance de partir en vacances ! T’es pas si malade finalement ». Tu pleures à chaudes larmes.

Et puis tu vas mieux le deuxième jour. Tu vas coudre. C’est ça ton nouveau projet.
Et puis le 3e. Tu vas marcher. Si tu ne peux plus courir.
Et puis le 4e. T’as changé oui. Tu t’es endurcie.
Et puis le 5e. Tu descends du bus. A quelques mètres de ton avion. Et tu entends Crak.
Ton corps a gagné. T’es rien. Retourne dans ton lit. C’était beau de rêver.

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Tu connais l’histoire de l’épine de St Paul ?
Dans 2 Corienthiens 12:7, St Paul écrit « Et pour que je ne sois pas enflé d’orgueil, à cause de l’excellence de ces révélations, il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me souffleter et m’empêcher de m’enorgueillir. »
Ce plâtre ça sera mon épine.
Une lente descente aux enfers.
LE truc qu’il ne fallait pas.
Au mauvais moment, au mauvais endroit.
Impossible à positiver.
L’échec et surtout la trahison de ce corps tout pourri.
Le hurlement ultime.
Je me revois, un soir, le souffle coupé, à essayer vainement de le casser en le frappant contre le mur. Mon degré de douleur est tel au quotidien que la moindre épine fait exploser les scores comme quand Candy Crush s’emballe et que tu fais 300 000 points sans raison. J’ai 300 000 douleurs quand je ne pourrais en tolérer que 12000.
Moi, adulte raisonnée et raisonnable, je pleure à chaudes larmes le plâtre de trop.
Le « t’as de la chance, repose toi ! » de trop.

Trop. Ca déborde. Ca déborde de partout comme le gras qui se colle de partout sur mon corps. Je suis serrée dans ce plâtre mal fait comme je suis serrée dans ma vie. J’étouffe. Littéralement. Je peux plus continuer comme ça. Je peux plus regarder une année entière de ma vie passer sans lutter. Je ne peux plus entamer une deuxième année comme ça.

Et puis il y a les sandwichs du soir, avec ma copine insomniaque. Et puis les papotages avec les amies. Et puis Netflix aussi. Et puis Ikéa ! Et le resto chinois à volonté ! Et puis il y a le kiné qui me dit « si si vous pouvez coudre, pas de souci c’est pas le même muscle ». « Vous faites quoi comme métier ? pour ma fiche » …. « je couds ». « ah génial ! Vous avez de la chance ! ».

Et puis il y a les animaux. Traverser la ville pour les emmener chez le véto. Apprendre à y aller doucement, à son rythme. Corps docile. Lent mais obéissant. Vaincu par l’obstination. La persévérance, c’est plus joli comme mot. Une douleur de plus et je te pète contre le mur alors tiens toi à carreau et arrête de râler. Avance.
On ne va plus se battre toi et moi.  Je ne vais plus tenter de te changer. Je ne suis plus dans la lutte, dans le déni. Dans la peur. On va faire avec maintenant.

Et puis un jour ta maman s’en va. Vers d’autres horizons et d’autres luttes. Comme l’hirondelle qui annonce le printemps. Dans les larmes et les cris. Mais tu récupères ta vie. Toute informe et toute pas belle. Toute à refaire et à reconstruire. Mais c’est la tienne. T’es seule maintenant. Ton air renfrogné du matin me manquera. Mais non, tu ne pouvais pas m’aider. Pas contre moi même.

Tu es au dessus de ta casserole. Tu arroses de cumin cette farce qui mijote. Le goût de ton enfance. De ton pays. Tu cuisines. Pour la première fois en une année. Tu es debout.

Tu nettoies la crasse de cette cuisine délaissée. Tu regardes le gras partir. Ca sent bon le vinaigre. Faudrait ptet que tu te plonges entière dans une piscine de vinaigre. Et tu souris. Pour la première fois en une année. Tu t’en fous de tes bourrelets. Ils sont même plutôt rigolos en fait. Ca fait comme une doudoune anti chute ! Les physiques et peut être même les psychologiques.

Et tu as de la chance. Tes enfants t’ont fait des escargots en pâte à sel tout moches. Rien que pour toi. Avec des paillettes maman ! Et des yeux en coton tige ! Tu les aimes tellement ces escargots !

Maman. Maman. Maman.Appelle moi, mon fils, appelle moi encore. Appelle moi de ta toute petite voix, toute la journée, 22 fois en 4 minutes. Hurle quand je n’arrive pas assez vite. Maman. Maman tout le temps. Dans chaque pore de ma peau meurtrie.
Maman est là, chéri. Maman arrive. Maman va t’aider. Maman

Un jour mes fils, je vous raconterai. Pourquoi pendant un an entier, maman est restée à l’écart. Pourquoi elle a voulu vous protéger de sa douleur, de sa peine. Merci de m’avoir donné le luxe d’avoir pu prendre le temps de me soigner. Merci de m’avoir attendue. Merci de ne pas avoir été là.

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4 réflexions sur “Comme un hiver.

  1. Que dire… Merci pour ces mots sur tes maux…
    Je ne peux qu’imaginer ta souffrance, qu’elle soit physique ou psychologique.
    Si je comprend bien, tu remontes la pente, et j’en suis heureuse pour toi, pour vous.
    Prend bien soin de toi

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  2. C’est la première fois que je commente l’un de tes billets, et pourtant ton blog m’a apporté beaucoup.
    Tu es une maman hors norme. Je ne peux que te souhaiter beaucoup de courage, et que la roue tourne.

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  3. Difficile de repondre a un billet pareil.
    Je te souhaite que tout aille mieux, et beaucoup de courage pour continuer a avoir la force de te battre!!
    Je ne te suis pas depuis longtemps (qques mois), mais rien que ton blog prouve que tu es une maman formidable qui prend a coeur l’education de ses enfants. Il faut prendre soin de soi pour pouvoir prendre soin des autres. Courage!

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