Ce soir rouge de septembre

14088409_10153661292221401_6058577954232459149_n

Le telephone sonne. C’est un fixe. De la ville.
Je sais que c’est l’école. Je sais qu’il est 13h. Je sais que ce n’est pas normal.
Mathias est tombé. Il saigne.
Urgences. Points de suture. Adieu joli petit sourcil gauche. La rage au coeur.

Une après midi tranquille en famille, pour passer à autre chose.

4h du matin. Mon mari, qui rentre dans leur chambre. Un enfant pleure. J’ouvre les yeux. Je tends l’oreille. Ce n’est pas un simple mauvais rêve. C’est grave. Très grave.
Mon mari hurle, et hurle encore. L’effroi, une folie de douleur qui l’envahit et qui ne s’arrête pas.
Je vois mon garçon, mon Damien. Debout, en pleurs, en sang.

Du sang. Sur lui, de la tête aux pieds. Partout. Sur la porte, le sol, le mur, le lit. Ses cheveux sont rouges, son pyjama, sa couverture. Tout est liquide, chaud et poisseux. La panique et le regard de Mathias, croisé. « Chut, rendors toi, tout va bien mon chéri, Damien s’est juste fait un bobo ». Les mots qui sortent, par habitude, comme un robot.

Je ne vois pas la plaie. Peut être l’oeil. Peut être le cou. Je marche dans la chambre sur un petit truc dur. Je me glace. Peut être une dent. Je l’enroule, hurlant, dans sa couverture. Je le presse contre moi et je vois mes bras, en sang, partout. Ca goutte le long de mes bras.

Puis les pompiers, les sirènes. Les uniformes noires qui s’agitent dans mon salon. Le bruit de leurs bottes. Voir mon mari courir avec mon enfant dans les bras vers le camion dehors. Le gyrophare qui éclaire la nuit. Ne pas savoir ce qu’il a. Ce qui s’est passé. Ce qui va arriver. Mettre le chat dans la salle de bain. Sans raison. Nettoyer le sang au sol. Pour que Mathias ne le voit pas. Se dire qu’on dirait « faites entrer l’accusé ». Se dire qu’on pense à des trucs débiles.

Il est 5h. Seule dans le noir. Sur mon lit. Dans le silence. Je ne peux appeler personne. Je dois attendre. Je me dis que basculer dans la folie ne demande qu’un pas.

6h. Mon amie Edwige se connecte la première. Lâcher l’affaire comme on demande quelle est la météo. Elle réfléchit pour deux. Mettre Mathias à l’école. Il faut. Appeler ma mère. Viens, prends le premier train mais viens. Puis Donia, puis Julie, puis le reste du monde.

7h. Habiller Mathias. Quelles baskets tu préfères ? tu veux faire pipi avant d’y aller ? « Maman, Doudou était tout rouch ». Oui tout rouge chéri mais c’est rien. Ne t’inquiète pas. Habille toi. Mange. Bois ton lait. On y va.

8h. Déposer son fils à l’école. Expliquer à l’instit, en pleurs la situation. Ce qu’on en sait.C’est à dire pas grand chose. Courir prendre le tram pour aller à l’hôpital. Les messages affluent. Facebook est saturé. Essayer de répondre. Damien va être opéré. Arrive vite, avant qu’il n’aille au bloc. Cours, petite maman. N’emmenez pas mon fils sans moi.

Expliquer à sa propre mère comment aller chercher son fils à l’école, école qu’elle ne connaît même pas. Courir. Acheter à la boutique de l’hôpital une petite voiture. Il doit s’ennuyer. Pleurer dans l’ascenseur puis essuyer ses larmes. Ne rien lui montrer. Tout va bien. Tout va aller bien. Respire.

Trouver son fils assis sur le lit, peinard, la tête en turban de nabab, le pyjama à petits lapins posé docilement sur ses petites jambes. Il est à nouveau rose, propre. Il sent bon. Son père est livide. La plaie est énorme et profonde, entre la tempe et le front. On voit l’os du crâne. Et puis l’attente. Qui n’en finit pas. Trop de questions. Il faut tenir. Sourire. « Oh regarde maman elle a pris une voiture bleue ! Ah oui yé la poyisse !! »

11h30 SuperMamie récupère PetitBibou à l’école. Dieu sait comment.
Nous nous sommes dans le sas du bloc opératoire.Il est rouge ! Damien est completement shooté. Mais conscient. On lui dit qu’il va juste aller faire un gros dodo et que le docteur va regarder son bobo. Il part, dans un lit à barreaux comme une petite cage. Entouré de jouets. Il part avec le sourire. Les portes qui se ferment derrière nous et un cri intérieur absolu. Rendez moi mon fils.

Mon mari part. Il est parti en pyjama, il n’a pas la voiture. Se retrouver seule, à serrer sa petite couverture pleine de sang et à prier. Attendre. Longtemps. 2 heures. Prier. Très fort. Avec toute la foi qui l’est possible d’avoir.

Et puis le voir remonter du bloc. Assis. Souriant. Calme. Rose, propre et qui sent bon. L’air de se demander pourquoi on fait une tête pareille.

Damien a eu un traumatisme crânien et 12 points de suture sur une blessure qui ressemble à un C à l’envers sur toute la tempe. La peau s’était complètement décollée. Il semblerait qu’il soit tombé sur un jouet dans sa chambre. L’accident complètement con.  La docteresse me dit « y a du y avoir beaucoup de sang »…. nannn… si peu… t’as vu Shining ? bah pareil… « ne vous inquiètez pas, c’est rien, maintenant bah … il ressemble à Harry Potter ! »

Penser à tous les enfants malades, qui sont dans les chambres d’à côté. Penser à tous les parents qui vivent ça tous les jours. Prier pour remercier. Prier pour qu’ils aient la force d’encaisser aussi. Prier pour qu’on leur rende leurs gosses aussi.

19h, sortir de l’hôpital. Damien déçu. Quoi ?? on rentre pas à la maison en camion de pompier ?? Tu veux manger quoi mon ange demande une maman fébrile .. tout ce que tu voudras mon ange tu choisis maman te cuisinera… « des frites » …Pas de doute, il va mieux ! Se retrouver au drive de Q**ck et se dire que c’est un peu surréaliste. Damien sourit d’avoir eu un ballon. C’est aussi simple que ça.

Se dire que la vie continue.

Les deux frères se retrouvent. « Oh regarde y é un bobo à la tête ! Ehhh moi aussi yé un bobo à la tête ! » Fou rire des deux. Se regarder avec son mari. Nous on a frôlé la folie. On mettra longtemps à oublier.

Voilà. Besoin de l’écrire. De le sortir de mon coeur. A défaut de pouvoir le sortir de ma tête.

Ps, si vous avez un titre d’ouvrage pour petits expliquant les bobos graves, les hopitaux, mettez le moi en commentaire, ça nous aidera beaucoup pour en reparler dans quelques jours.

 

Publicités

16 réflexions sur “Ce soir rouge de septembre

  1. Oh, j’ai lu ton article d’un trait… Je n’ose pas imaginer… J’ai vécu ça avec mon mari, un accident bête, toujours, mais un enfant… Je vous envoie à tous des pensées chaleureuses, aussi pour avoir le courage d’en reparler… Nous avons à la maison Chez le docteur de la collection Mes petits docs Milan https://www.amazon.fr/gp/product/2745920898/ref=oh_aui_search_detailpage?ie=UTF8&psc=1, il n’y a pas question de blessure très grave mais on n’y parle d’urgence, d’hôpital et d’opération, je le trouve bien fait. Bon courage, gros bisous

    Aimé par 1 personne

  2. J’ai pensé tout le long de l’article qu’ à la fin tu écrirais ce n’étais qu’un mauvais rêve, mais non … Quelle maman courage tu es !
    Prends bien soin de tes fils, un événement tel que celui la change totalement notre façon de penser.
    Prends soin de toi et n’hésite pas a en parler si tu en ressens le besoin. S’exprimer, évacuer c’est essentiel.

    J'aime

  3. Oooooooh… Quel stress. Tout est bien qui finit bien, mais quel stress pour papa et maman surtout. Vous avez assuré, bravo ! Et les garçons aussi ! Harry Potter, ça reste classe quand même…
    Vous devez retourner pour des contrôles, faire retirer les points ? J’espère que tout va bien se passer maintenant.
    J’ai eu une opération en février. Pour expliquer à notre fils qui avait un peu plus de 2 ans et demi, on avait acheté le P’tit Doc « A l’hôpital ». Il le ressort encore et me demande comment va mon nez. Il avait bien compris.
    Reposez-vous bien et câlinez bien !
    PS : on va dire que c’est super Reggio de tester le camion de pompiers de l’intérieur. La prochaine fois, juste aller aux Journées Portes Ouvertes des sapeurs-pompiers, ça serait peut-être mieux 😉

    J'aime

  4. Courage à toi et ton homme !! Leur réaction reflète ce qu’il faut faire !! Les enfants sont pleins de ressources !! J’ai mis des mois et des mois à ne pas penser à Bastien écroulé dans mes bras après sa convulsion !! Dur dur de s’en remettre mais on finit par le faire car nos enfants nous aide. Vous trouverez la force d’y arriver toi et ton homme 💋💋💋😘😘😘

    J'aime

  5. bah dis donc quel stress ! quelle histoire !! quelle panique ! j’ai des frissons et mal au coeur pour vous. Heureusement c’est une histoire qui se termine bien… Mais j’ai quand même envie de pleurer.
    Il y a le site sparadrap avec un loto pour parler de l’hopital (chambre, urgence, salle d’opération etc…) et de petits jeux sur papier. Je te le recommande

    J'aime

  6. Quelle frayeur. Heureuse de lire que ça se termine bien. J’espère que la semaine sera pleine de fou rire et petit bonheur pour compenser. Sinon cette collection est vraiment bien pour tout le monde. http://www.sparadrap.org
    http://www.sparadrap.org/Catalogue/Tout-le-catalogue/Dis-moi-Docteur-!-Les-soins-et-les-actes-medicaux-expliques-aux-enfants-et-a-leurs-parents-Ref.-Un-livre-edite-par-Albin-Michel-Jeunesse-vendu-uniquement-en-librairie-au-prix-de-14-50

    J'aime

  7. J’imagine le stress ressenti… heureusement qu’il va mieux.
    Lorsque ma fille avait été hospitalisée elle avait beaucoup aimé Mini Loup à l’hôpital et puis faire revivre à son GI Joe ce qu’elle vivait. Bonne journée !

    J'aime

  8. Le grand hôpital de notre région organise avec les étudiants en médecine, une journée portes-ouvertes pour les enfants afin de se familiariser avec le monde hospitalier; c’est « L’hôpital des nounours ». L’enfant va avec son nounours comme patient faire diagnostique, IRM, opération et autres soins fictifs. L’enfant peut aussi échanger avec les futurs médecins. Une manière douce et originale, à mon sens, de reparler ou « revivre » avec son nounours (ces parents accompagnants et le futur médecin) cette épreuve.
    Que les anges vous gardent!

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s