Notre néonat’

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Il a de toutes petites mains. Un peu crochues. Les yeux, le nez, les oreilles paraissent immenses sur un corps si petit. Il n’est que lignes droites et angles. Il n’a aucune courbe, aucune rondeur. Il est blanc cacahuète. Presque transparent. Je pourrais rester des heures assise, là, à l’observer.
Je pose ma main gantée de bleue sur son thorax. Je sens les capteurs et sa cage thoracique qui s’élève. Il est si petit que tout son corps bouge en respirant. J’ai lu qu’il ne fallait pas les caresser. Leur peau est trop sensible. Alors je pose ma main entière. Elle doit lui sembler lourde. Ca l’endort.
Je le regarde. Son prénom signifie « don du Seigneur ». Né en second. Né après 3 semaines de retard de croissance in utero. Né affamé par 3 semaines de manque à cause du STT. Je lui souffle doucement au creux de la couveuse, que mon lait arrive. Je lui dis qu’il est né avec un reste de poche sur la tête. Et que ça porte bonheur. Qu’il ne s’inquiète pas. Qu’on est là, avec son papa.
Il n’a pas grand chose d’un bébé. Mais il est mon bébé. Il est mon fils.

Ca me tire. Je suis assise depuis trop longtemps, à le regarder. Il est 22h. Il est né à 16h37. Je ne devrais même pas être là. Les fils sur mon bas ventre vont lâcher si je persiste. Je suis comme un bisounours, maintenant. J’ai un immense sourire dessiné au scalpel sous le nombril. Mon ventre vide est joyeusement décoré à vie.

Mais j’m’en fous. Avant de redescendre dans ma chambre vide, à écouter les bébés des chambres d’à côté pleurer, j’ai encore quelqu’un à aller voir.

Je pousse mon fauteuil roulant à travers les couloirs de Necker. Il y a pas grand monde à cette heure là. Changement de monde. Bienvenue en réanimation pédiatrique.
Il fait sombre. Dans la pièce, comme dans le coeur. La chambre est plongée dans le noir. Mais les machines clignotent comme un sapin de Noël. Il fait glacial. Les trois couveuses tournent à plein régime. 3 enfants, nés le même jour, à quelques minutes près. Tous jumeaux, tous prématurés. Tous en train de lutter pour survivre.

Il est mon premier cri. Mon premier enfant. Celui que j’ai attendu pendant plus de 10 ans. Son prénom est Damia, la déesse de la fécondité. Il est plus rond, plus rouge, plus gros. Trop même. Il est le Receveur. Celui qui a pris et qui en paie le prix. Demain ils vont le saigner. Mais ça je ne le sais pas encore. Pour le moment, j’essaie juste de le voir. Il a des capteurs partout. Un immense tube dans le nez. Il a les yeux grands ouverts mais le regard vague. Il est drogué contre la douleur. Ses petits cheveux sur la tête forment une douce crinière. J’essaie de trouver un peu de peau libre pour lui poser ma main. Il attrape mon doigt et on fait un pacte. Il ressortira de cette chambre par la grande porte. Il ira rejoindre son frère en soins intensifs.
Quelques jours plus tard, la Mort rentrera à son tour dans cette même chambre et choisira la couveuse à côté de lui. Merci d’avoir épargné mon bébé. Mon fils.

Mon lait. C’est mon seul bien. C’est ma seule richesse. Dans ce corps maintenant vide. Tirer. Stocker. Etiqueter. Jeter. Re-tirer. Encore. Et encore. Et encore. Dans cette salle à la con. Assise devant mon Meleda. Ecrire sur les flacons. Damien. Mathias. Damien. Mathias. Et encore tirer. 50ml. Puis 200. Puis 500. L’or blanc coule à flot. Les autres mères me détestent. Me regardent avec rage. On est dans le même bateau, dans la même merde, on a nos enfants qui souffrent derrière les portes vitrées mais pourtant à cet instant, elles tueraient pour mon lait. Et je les comprends. C’est la seule chose que mes garçons ont le droit de boire. Ca n’a aucune valeur quantifiable. J’ai vu des mères s’écrouler en pleurs d’en avoir renversé. Leur vie se joue sur ces gouttes. Un matin, les tests sont bons. Mon lait est bon. On peut passer au sein. On peut remplir les cuves de Necker.

Damien est maintenant moins rouge. Plus alerte. Incroyablement beau. Ce gosse est né pour être beau. Il est photogénique. Heureux. Il sort de l’enfer et l’enfer ne lui a laissé aucune trace. Le sein c’est pas trop son truc. Ca coule pas assez vite. Mais il aime frotter son petit museau contre mon aréole. Il est drogué, mais de bonheur. Il sniffe mon odeur à plein nez. Il se frotte comme ça pendant de longues minutes, puis s’endort. Mon lait partira dans la sonde. Puis dans le doigt paille, puis dans le biberon. Il saura têter. Mais n’aimera jamais ça. On aura tout essayé avec l’infirmière dévouée qui lui a été allouée. Elle s’amuse de son air suffisant. Il est moins lourd qu’un sac de pommes mais il est déjà un grand bonhomme.

Mathias lui, petite plume d’un kilo et demi, est devant mon sein comme un régimeux dans une pâtisserie orientale. Il attrape tout le téton à pleine petite bouche. Il aspire, à s’en étouffer. Il avale ses millilitres comme un marathonien les kilomètres. Il respire le manque et l’envie. L’envie de vivre. De manger. A s’en éclater le mini bidon. Et si on lui présente le biberon, il le prend aussi. Et les bras de Papa. Et son torse. Et son odeur. Enfoui dans mon cache-coeur, avec juste le bout de son bonnet qui dépasse. Il prend tout. Tout l’amour, toute la douceur qu’on lui donne. Lui le petit donneur, prend la vie comme on la lui offre. Entière. Il est Epicurien. Pour toujours.

Je ne peux pas décrire ce que ça fait de rentrer à la maison sans ses enfants.
J’essaie de me reposer. Puis je prends le métro. Puis je rejoins mon compagnon. Puis nous revivons. Nos journées n’existent que pour ces quelques heures de peau à peau. Nous sommes heureux. Tellement heureux. Le cauchemar est fini. Ils sont là. Ils prennent des grammes. On connaît les machines. Le panneau de contrôle. Le personnel. On est épanouis et soulagés.

Je me revois vouloir tout casser dans la chambre. Comment ça le CMV ? comment ça, risques d’atteintes neurologiques, auditives et visuelles ??? Comment ça, fort taux dans les urines ? Comment ça, vous me l’annoncez dans le couloir ?? Je vois l’infirmière de Mathias, enceinte, devenir blème. S’ il lui a transmis, son bébé est en danger. Je suis porteuse du virus. Je l’ai transmis à mes fils. Tout s’effondre. Elle part s’occuper d’un autre enfant. Je serre le barreau du lit à m’en blanchir les phalanges. Lui dort paisiblement. On n’a pas assez lutté. On n’a pas assez craint. On n’a pas assez souffert. Des épreuves, encore et encore et encore…

A cet instant, Grégory et moi, nous sommes devenus parents. Nous avons demandé des explications. Dans un vrai bureau, avec un vrai médecin. Avec un schéma, des pourcentages, un protocole. Enragés. En colère. En train de comprendre, qu’être parents, c’est lutter. Non stop. Pour tout. Pour nos droits et pour les leurs.
Ce n’est pas juste du lait chaud et des transats de peau à peau. C’est une guerre qui ne se finira qu’à notre dernier souffle. Nous ne sommes pas seulement des bienveillants un peu niais de petits bébés rigolos. Ils sont nos Fils. Et ça n’est pas une fin, la néonat. C’est un début.

Nous avons, de notre propre gré, oublié les douleurs. Nous n’avons gardé que nos sourires. Notre joie. Leurs petits visages emmitouflés dans les couvertures, dans les cosys trop grands pour eux. Leurs premiers pyjamas tout doux, et deux fois trop grands. Nos mains, enfin dégantées de bleu.
La colère est devenue énergie. Mais elle n’est jamais complètement partie. Je ne souhaite à personne de vivre ça. Mais ça a été le prix à payer pour devenir les parents que nous sommes, encore aujourd’hui. Soudés. Fiers. Et solides.

Bref, ce matin, collés tous les trois, nous avons mangé des muffins en regardant Cars. En pyjamas. Sous la grosse couette qui tient chaud. Nous avons rigolé aux blagues de Martin et nous nous sommes cachés les yeux quand Flash est ligoté. Quand il est poursuivi par la police, nous avons crié « vite vite f’ash ! Vite  » Et quand nous sommes arrivés au coeur coulant du muffin, les joues barbouillées de chocolat, nous avons dit « mmhh » en nous frottant le bidou. Maman nous a fait un verre de lait de soja au chocolat dont elle a le secret, avec un max de chocolat. Mais elle en a renversé sur la table. Et devant ce liquide blanc, répandu partout, elle a souri. Parce que maintenant, chaque goutte ne compte plus. C’est loin derrière nous. Et c’est très bien ainsi.

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7 réflexions sur “Notre néonat’

  1. Wah. Ça remue. Ça prend aux tripes. Quel chemin parcouru. Bravo à tous les quatre.
    … Hum, je ne sais pas quoi dire en fait. Juste que cela secoue mon coeur de maman.

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  2. Pingback: We love Prema2 – Temoignage de Reggio&twins | Dis, maman Liane ?

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